16 oct. 2020

Tu te réveilles

Participation au concours.

 

Tu te réveilles enfin.

Ou plutôt, ta conscience s’éveille enfin. Tes paupières, elles, restent hermétiquement closes, malgré ta volonté de les ouvrir. Il doit faire nuit, de toutes façons… Le monde autour de toi te paraît sombre et silencieux. Ton dernier souvenir, c’est d’avoir trébuché dans les escaliers, sur un des jouets que ton petit frère avait laissé traîner là.

Ta tête te semble lourde, posée sur un oreiller rêche, et tu te laisses sombrer à nouveau dans un inconscient imperturbable, peuplée d’ombres chimériques, pantomime de rêves.


Tu te réveilles à nouveau.

Cette fois-ci, il fait jour. Tes oreilles bourdonnent légèrement, comme si le monde t’était présenté derrière un mur de coton. Il te semble entendre des voix, certaines familières, d’autres non, mais le moindre son résonne dans ta tête et se perd dans la multitude. Tu as déjà la migraine.

Heureusement, bientôt, tout se calme, et tu restes là, dans des draps inconfortables, les paupières closes, bercé par le bruit régulier d’une machine sur ta gauche. Bip. Bip. Bip. Bip. Aussi régulier qu’une horloge, comme un métronome auquel ton esprit se raccroche. Bip. Bip. Bip. Bip. Petit à petit, le son s’efface, et tu sombres à nouveau dans les bras de Morphée, sans rêves et sans chaleur.


Tu te réveilles encore.

Les voix qui t’entourent sont claires désormais. Tu n’arrives toujours pas à ouvrir les yeux, mais tu les reconnais sans problème : il y a ta mère, sur la gauche, qui te murmure des mots d’amour ; ton père, au bout du lit, qui ne parle que pour la rassurer ; et ton petit frère, à ta droite, qui répète simplement :

« Tu ne vas pas mourir, hein ? Tu vas te réveiller ? »

Un moment passe, des heures peut-être, rythmées simplement par le bip régulier de la machines et les supplications psalmodiées par ta mère. Bip. Bip. Bip. Bip. Une autre femme entre, un médecin sûrement, qui laisse échapper à voix basse des mots compliqués, que tu n’entends que brièvement. Coma, stable, réveil… Tu t’en soucieras plus tard. Pour l’heure, tu t’endors à nouveau.


Tu te réveilles à peine.

Cette fois-ci, tu sens une main dans la tienne, une main aux doigts si petits, si fragiles, que tu as envie de serrer, de rassurer, de caresser… Mais tes phalanges restent inertes, froides comme la mort tandis que ton petit frère se tient à tes côtés, silencieux. Bip. Bip. Bip. Bip.

« Tu vas te réveiller, hein ? Tout va redevenir comme avant ? »

Tu as envie de hocher la tête, de lui crier que tu ne vas pas mourir, de lui hurler que tu l’entends, que tu es là, quelque part, sous la surface du coma, que tu vas t’en sortir, qu’il doit juste être patient encore quelques heures, quelques jours, quelques semaines peut-être… Bip. Bip. Bip. Bip. Ta mère entre dans la chambre à son tour, elle appelle ton frère, il est l’heure de rentrer. Elle pose sa main sur ton front, écarte une mèche de cheveux.

« On t’attend. Tout est prêt. »

Tu repenses à ta chambre aux murs couverts de photos, à ton lit au matelas moelleux, aux draps si confortables, si doux, si agréables, dans lesquels tu dormais paisiblement et que tu n’avais jamais su apprécier avant de te retrouver ici, à l’hôpital, dans un monde rêche et aveugle… Tu te sens partir, ta conscience fugace t’échappes à nouveau, et tu t’abandonnes aux fantômes obscurs.


Tu te réveilles soudainement.

Il fait froid, ce matin, un froid glacial, et tu sens tes poil se hérisser sur tes bras. Ton frère est là, tu l’entends qui chantonnes à voix basse. Il doit jouer, quelque part dans ta chambre, avec ses petites voitures. Il chantonne toujours quand il joue aux petites voitures. Tu as envie de te réveiller, de le prendre dans tes bras pour une fois, au lieu de te moquer de lui, de ton si petit frère, tellement plus jeune que toi… Mais tes paupières restent closes et tes bras immobiles, et tu laisses le temps filer au rythme de sa comptine. Bip. Bip. Bip. Bip.

« Tu ne vas pas mourir hein ? Tout va redevenir comme avant… »

Le chant s’est arrêté. Ton frère est tout prêt de toi, si proche, et pourtant insaisissable. Sa voix est amère, pleine, grave, différente de toutes les fois où tu l’as entendue, enfantine et légère, mais elle reste reconnaissable entre toutes. Tu sens ton ventre se serrer : est-ce toi, qui lui a fait perdre son innocence ? Te voir sur un lit d’hôpital, arpenter ces couloirs blancs à l’odeur aseptisée, devoir jouer à côté de ton corps inerte, chanter au rythme inlassable de ton électrocardiogramme… Bip. Bip. Bip. Bip.

« Tout va redevenir comme avant… »

Tu as envie de répéter ces mots, comme une promesse. Oui, tout va redevenir comme avant. Si seulement tu pouvais te réveiller pour de vrai, ouvrir les yeux, bouger les doigts… Mais il n’y a rien à faire, et tu as beau lutter, tu pars à nouveau vers des limbes plus obscures.


Tu te réveilles en sursaut.

Autour de toi, le monde est une furie. Des dizaines de personnes vont et viennent autour de ton lit, des instructions sont lancées çà-et-là. Des mains sur ta poitrine, on ouvre ta robe d’hôpital sans ménagement, et tu veux protester contre cette violation de ton intimité quand tu remarques enfin un détail important : autour de toi, dans le tourbillon des bruits, il manque le métronome de ta vie depuis l’accident. Bip. Bip. Bip. Bip. Le son rassurant de ton cœur est devenu le cri lancinant d’une machine qui annonce la fin de ta vie. C’est donc cela, mourir ?

« Tu vas mourir ? »

La voix de ton frère perce la frénésie des médecins. Non, non, non, tu protestes silencieusement, tu ne peux pas mourir ! Tout va redevenir comme avant, tu l’as promis ! Un coup te traverse la poitrine.

« Attention, reculez ! 3, 2, 1… Choc ! »

Un coup, encore. Un défibrillateur, t’informe une partie reculée de ton cerveau, ils essaient de te sauver. Le troisième coup est plus fort, et tu te sens défaillir. La réalité t’échappe, et tes doigts se referment sur du vide, tandis que tu sombres à nouveau loin du chaos.


Tu te réveilles en grimaçant.

Ou du moins, tu grimacerais si tu le pouvais. Tu te plaignais de tes draps d’hôpital, mais tu te sens engoncé dans un pantalon trop serré, coincé entre deux murs dans un espace exigu, étouffé comme dans un… cercueil.

Non.

Non, non, non, non, non, non, non ! Tu ne peux pas – ils ne peuvent pas… Tu es encore en vie, tu n’es pas mort, c’est une erreur ! Ils vont t’enterrer, ils vont… Ou peut-être est-ce déjà fait ? Six pieds sous terre, dans un coffret de bois bientôt rongé par les vers… Est-ce que tu les sentiras se glisser sous ta peau, s’insérer dans ta chair, dévorer tes organes ?

Un frisson te parcourt et tu as envie de hurler, de frapper les parois autour de toi, d’attirer l’attention, de creuser ton chemin jusqu’à la surface, mais malgré toute ta volonté, ton corps reste désespérément inerte. Tu ne peux que rester là, ton corps allongé dans un cercueil, habillé de ta plus belle tenue, à écouter le silence infini autour de toi. Ici, pas de métronome. Quelque part au fond de ton esprit résonne encore le bruit familier de l’hôpital… Bip. Bip. Bip. Bip.

Une porte grince, et tu tends l’oreille. Il n’y a pas de porte dans une tombe. Tu n’es pas encore enterré. Tu as encore une chance d’échapper aux vers et à la décomposition. De petits pas s’approchent, pressés, légers, les petits pas de ton petit frère.

« Alors, tu es vraiment mort… Pendant longtemps, j’ai cru que tu allais te réveiller – mais tu es mort. Ce ne sera plus comme avant. Tu ne te réveilleras pas. »

Tu sens des larmes poindre derrière tes yeux, mais tu sais déjà qu’elles ne couleront pas. Ton corps n’est qu’une masse sans vie malgré l’éveil de ta conscience. Oh, si seulement tu pouvais te réveiller, bouger un doigt, une paupière, frémir un peu ! N’importe quoi, n’importe quel signe pour dire à ton frère que tu es là, lui dire que tu as encore une chance de te réveiller, que tout peut encore redevenir comme avant… Rien.

« Tu m’énervais beaucoup, tu sais. Tu te moquais toujours de moi parce que j’étais plus petit. Est-ce que c’est de ma faute, si je suis plus petit ? Tu ne voulais jamais jouer avec moi, tu me grondais toujours quand je laissais traîner un jouet. Et maintenant, tu ne reviendras pas. Mais je ne sais pas si je serai vraiment tranquille, désormais. »

Tu voudrais juste le prendre dans tes bras, lui promettre que tu reviendras, et que tu ne l’embêteras plus jamais, qu’il sera tranquille et que tout redeviendra presque comme avant. Tu joueras avec lui, oui, tu chanteras même avec lui en faisant rouler des voitures de bois, si seulement tu pouvais bouger… Mais ses pas s’éloignent à nouveau, et ton cerveau s’éteint en pleurant.


Tu te réveilles une dernière fois.

Le monde autour de toi vit à nouveau, loin du silence d’outre-tombe de ton solitaire cercueil. Mais cela ne te rassure pas, cependant, car tu connais bien l’ambiance dans laquelle tu baignes. Les fleurs, les pleurs, les mouchoirs, les discours et les condoléances…

Quand tu disais que les enterrements étaient pour les vivants, tu ne le pensais pas aussi littéralement. Si seulement ces personnes qui parlent de tes bons moments et font l’éloge de tes maigres qualités savaient que tu n’étais pas mort ! Tu les écoutes défiler, autant de personnes insignifiantes qui prétendent savoir qui tu étais, qui prétendent pouvoir te rendre hommage… Où sont tes parents ? Où es ton frère ? Que vont-ils pouvoir dire de toi quand viendra leur tour, après toutes ces platitudes ? Leurs mots creux résonnent dans tes oreilles sans y faire de sens, et tu y cherches désespérément le bruit rassurant de ta vie. Bip. Bip. Bip. Bip.

« Je veux le faire ! Je veux lui dire au revoir ! »

Ta mère lui répond quelque chose, à demi-mot, des paroles étouffées, mais ton frère n’en démord pas. Il veut le faire. Il veut te dire au revoir. Si seulement tu pouvais, au moins une fois, le serrer dans ta vie. Si seulement tu pouvais lui dire que tout ira bien, même si tu ne te réveilles pas. Si seulement…

Un couinement se fait entendre, comme la roue défaillante d’un caddie de supermarché, et tu te sens glisser vers l’avant. C’est ton cercueil qu’on déplace, et toi dedans. Les petits pas légers de ton frère t’accompagnent, tandis que le bruit de la foule s’efface pour ne laisser que le silence.

« Je vais dans le bureau de commandes. Prends le temps qu’il te faut pour dire au revoir, puis referme le cercueil et rejoins tes parents en passant par cette porte, d’accord ? Tu pourras voir la crémation de là-bas, il y a une fenêtre. »

C’est un homme qui a parlé, d’une voix mécanique se voulant rassurante. Il faut être détaché, quand on travaille dans un cimetière, quand on s’occupe de réduire des corps en cendres et de les rendre à des proches épleurés. Tu ne lui en veux pas. Tu penses simplement à ton petit frère, si innocent, qui a voulu t’accompagner jusqu’ici, être le dernier à lui dire au revoir…

« Je voulais être sûr que tu meurs. Je n’ai pas laissé ce jouet dans l’escalier par accident, tu sais ? Tu ne regardes jamais où tu vas quand tu pars de la maison, tu regardes toujours ton téléphone, tu ne nous dis même pas au revoir. Papa et maman ne le savent pas, bien sûr. »

Ton estomac se noue, soudainement. Ce n’était pas un accident ?

« Tu te moquais toujours de moi. Tu m’embêtais toujours. Tu faisais comme si je n’existais pas, comme si je n’importais pas, juste parce que j’étais plus petit. Et quand je m’énervais, tu riais. C’est pas la petite bête qui va manger la grosse ! Tu répétais toujours ça, comme si je ne pouvais rien faire… Eh bien tu sais quoi ? La petite bête peut tuer la grosse. »

Tu te moquais de lui, oui, comme le font les grands frères et les grandes sœurs. Tu ne le détestais pas, ce petit bébé né si longtemps après toi, mais il était… petit. Insignifiant. Une cible facile. Une petite bête que l’on peut chasser de sa chambre sans souci. Une petit bête qui s’énervait facilement. Une petit bête qui t’a fait tomber dans les escaliers. Tes yeux s’ouvrent tout à coup et la lumière t’aveugle. Ton petit frère t’apparaît soudain, nimbé de lumière, auréolée d’une gloire vengeresse, un sourire malsain sur le visage.

« Je suis encore en vie. »

Ta voix est rauque, ta gorge crie de douleur d’être sollicité après tant de temps. Tu fixes le visage innocent de ton frère qui sourit toujours. Sa main se pose sur le couvercle du cercueil.

« Je sais. Mais je ne peux pas laisser les choses redevenir comme avant, n’est-ce pas ? »

Tu as envie de hurler, mais il est trop tard. Le cercueil est fermé, ton frère est parti, et dans un grincement diabolique, on ouvre les portes de la fournaise.


Tu ne te réveilleras plus.

 

 

 

 

 

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