Sombre Critique sous Cerisier
Par Selene le 14 janv. 2015, 17h18 - VIPère #45 - Lien permanent
Dieu vit dans la pluie
de Sophia Onela (catégorie Autres littératures)
Salut les lézards.
Ce mois-ci, il m’a semblé que nous avions besoin de douceur. Il est vrai que l’esprit de notre maison réside dans le venin de l’humour noir ou le tranchant de la satire, mais ce n’est pas celui de la saison. Non, je crois que janvier appelle à une autre littérature (<- no pun intended…)
J’admets avoir souffert pour dénicher un texte digne d’être critiqué ici, qui ne soit pas trop long, pas trop impersonnel, pas trop parfait ni trop médiocre. La Bibliothèque est pleine de drôles de choses rarement enthousiasmantes (cf la dernière Sombre Critique en date), et je cherchais pour cette édition une œuvre qui représentait quelque chose, pas seulement du texte jeté au hasard. Aussi, j’espère que Dieu vit dans la pluie vous plaira autant qu’à moi.
Ce one shot relativement court, écrit par une certaine Sophia Onela inconnue au bataillon, traite de l’amour d’une jeune fille pour la pluie. Je vous conseille vivement sa lecture avant d’arriver à la partir spoilers – vous avez encore une chance d’y aller avant que ça ne commence… Non ? Bon, tant pis :
/SPOILERS\ La jeune fille perd alors sa grand-mère, tuée par une mauvaise chute sur un trottoir humide. S’ensuit immanquablement un questionnement sur cette pluie qu’elle a tant aimée – une histoire aux apparences simplistes, mais capable de révéler une plume. /SPOILERS\
Passons tout de suite aux choses sérieuses (oui je suis comme ça moi, l’audace si si), et abordons les côtés positifs de ce texte :
1. Le ton
Naturel, c’est lui qui tient le récit et y accroche le lecteur, l’histoire étant plutôt banale. Malgré quelques contrastes un peu violents entre l’action et la narration, l’atmosphère générale reste très simplement poétique, sans effort ou redondances, entre la légèreté de l’existence et la pesanteur de la perte. Et ça fait du bien !
2. Un personnage original
Bien que le texte soit bref, il est très facile de s’attacher au personnage. C’est vrai, quoi, on ne croise pas tous les jours une jeune fille douée d’autant de délicatesse, d’un esprit si singulier. Et faire d’elle le narrateur, accompagnant le récit d’un point de vue interne constant, était la meilleure focalisation possible ; l’idée donne un relief différent à la trame anodine. Peut-être même, finalement, que raconter un épisode de la vie de tous les jours se révèle inhabituel quand on voit la tendance générale à l’improbable : ça nous permet de revenir aux racines.
3. La simplicité du récit
Si en effet l’héroïne de Dieu vit dans lapPluie révèle une certaine différence, sa façon de raconter n’en reste pas moins simple – je dirais honnête. On parle d’une jeune fille ordinaire, quoiqu’un brin perchée, dont les intérêts connus sont la pluie et… La pluie. Le thème principal, c’est la pluie, pas vraiment le personnage ou la mort de sa grand-mère. Or, il y a dans le style clair et presque naïf de l’auteure cette même sérénité précaire que la pluie fait parfois naître dans l’esprit de qui sait y être attentif.
… Mais cet article est beaucoup trop gentil. On a dit de la douceur, pas de la mollesse ! C’est donc avec le sniper du clavier qu’il faut rectifier le tir et parler de ce qui ne va pas dans ce texte.
1. Le rythme… Quel rythme ?
Alors oui, la simplicité est ici un atout… Jusqu’à un certain point. Sauf qu’à force de se la jouer journal intime, la narration épuise ses ressources et devient, sinon lassante, hasardeuse. La syntaxe elle-même semble parfois perdre pied (pour exemple, cette phrase dotée d’une virgule sauvage : « Mais le fait de savoir que quelqu'un habite dans ces petites gouttes de vie, me rassure. » #norythmnolife). Il y a aussi le passage du présent de vérité générale (présent gnomique, pour les savants qui veulent se la péter en soirée et parce que « gnomique » ça fait penser à gnome ce qui est choupi et cette phrase est beaucoup trop longue c’est bien la peine d’écrire des critiques) au passé simple/imparfait qui, dès la page deux, se fait avec assez brutalité pour déséquilibrer l’ensemble du récit. Si bien que l’on se demande si on n’aurait pas changé de narrateur, entre temps…
Possession ?
Possession.

2. La fin
Non, alors là je dis non, flûte hein. C’était pourtant bien amorcé ! Mais l’ellipse finale est définitivement l’un des points négatifs de ce texte. Elle semble bâclée, laissant un goût d’inachevé – le comble, pour une fin. Quand même, on ne règle pas une ellipse d’un an en trois lignes, qui plus est en passant une fois encore du plus que parfait au passé composé dans une espèce de pirouette syntaxique ! Un final doit être soigné, en particulier au niveau de la technique, or celui-ci a justement l’air d’avoir été rajouté comme par mégarde.
3. Des détails obscurs pour le lecteur, voire superflus : le nom des chansons écoutées dans le MP3, par exemple, voire la présence même du MP3, ou encore le fait que l’auteure insiste un peu trop sur la différence entre le personnage principal et son entourage – frisant ainsi le stéréotype. Une héroïne qui éprouve une tendresse particulière pour la pluie, c’est intéressant. Une héroïne qui rappelle toutes les trois lignes qu’elle n’est pas comme les autres, ELLE, c’est chiant.
Mais finalement, j’ai aimé Dieu vit dans la pluie. Ce récit est posé là exactement comme une flaque d’eau, une bruine soudaine. Il est loin d’être parfait et il y a quelques défauts que je n’ai pas cités, mais c’est dans cette simplicité qu’il trouve son authenticité, sa beauté. Les insuffisances techniques s’effacent avec la douceur presque continue d’un narrateur envolé. Le seul regret qui me vient à l’esprit après lecture, c’est le contraste beaucoup trop évident entre certaines actions trop brusquement amenées et le ton poétique et fluide du texte en général.
Ce que l’on trouve en lisant Dieu vit dans la pluie, et qui fait cruellement défaut à nombre de récits, c’est l’indicible présence de l’auteure. Il est toujours agréable de lire quelqu’un qui a compris le sens de l’expression « habiter son texte ».
Critiquement vôtre,
Psychorigide un peu moins psychorigide que d’habitude.
Un article illustré par Yukirin Lin et écrit par Selene Sambre.
