La peur des mots
Par Judith Dixon le 16 oct. 2019, 16h05 - VIPère #101 - Lien permanent

Si les dictateurs, ceux-là même qui usent d’armes et de lois qui devraient les faire mourir de honte pour avoir asservi leurs égaux par pur plaisir, sadisme, égoïsme ou autre raison aussi intolérable que répugnante, sont souvent vus comme des êtres répandant la terreur, il en est d’une chose qui est à la portée de tous citoyens du monde libre et qui est pour le moins terrifiant. Les mots.
Les mots sont, depuis toujours, la chose la plus douce et la plus piquante au monde. Quelque chose pouvant vous emmener vers le Pays des Merveilles aux côtés d’Alice, comme vous faire découvrir les neufs cercles de l’Enfer avec Dante. Ce sont ces mêmes mots qui peuvent vous faire rire comme vous faire pousser un juron.
Aussi, pour vous illustrer comment les mots peuvent inspirer une peur bleue au lecteur, vous parlerai-je d’une expérience personnelle. Une chose que j’ai vécue, tard le soir, alors que j’étais tranquillement en train de lire un nouveau livre et que le narrateur s’amusait à décrire une… statuette. Oui, une statuette. En soi, il n’y a rien d’alarmant. Mais cette description d’une chose qui semblait… vivante, qui semblait, même à travers la lecture, à travers le livre, dégager une aura malaisante, commençait à me freiner dans ma lecture. Cette description d’une chose venue de mondes damnés, en position de prédateurs nocturnes, avec des yeux aveugles. Mon esprit, dans un souci de « je-fais-mon-boulot » a cherché alors à lui donner le plus fidèle visage possible pour ce qu’il comprenait. Un véritable malaise s’imposait alors, entre moi, et ce livre. Cette vision, qui eu pris vie dans mon esprit par quelques malheureux mots, était des plus dérangeantes.
Voyez-vous maintenant en quoi je peux juger un livre aussi, voire plus, effrayant qu’un film ? Dans un film, nous faisons face à une forme possible de peur, d’ennemi, mais dont la forme montrée est l’incarnation de la peur vue par une autre personne. Si votre esprit s’est déjà fixé l’image d’un clown tueur, l’a déjà conçue, celle vue sur un écran n’en sera pas pour autant plaisante, mais ne sera pas pour autant le clown qui hantera vos cauchemars. Alors que lorsqu’un livre vient vous murmurer quelques idées, idées seulement, d’une chose nouvelle, votre esprit ira chercher la meilleure incarnation pour vous déplaire.
Certains ont d’ailleurs su cerner cette capacité à causer la peur, en travaillant l’esprit tout en lui laissant une marge de manœuvre… Et si certains l’ont compris, d’autres ont aussi compris qu’il fallait limiter les mots, à cause de leur pouvoir de faire travailler l’esprit. En effet, pour insuffler la peur, il faut briser l’espoir et pousser à la résignation, et l’abandon.
Certains ont bien vu ici le filon de choses possibles pour tout tyran voulant faire régresser le langage de son pays, et le pousser à utiliser des termes simples avec un aspect purement utilitaire. Aucune place pour la réflexion. Georges Orwell, auteur du roman 1984, a appelé ceci, ce langage – permettez de le dire : idiot et purement utile notamment pour les autorités gouvernantes - : le Novlangue.
Ainsi, n’est-ce pas là preuve ultime du pouvoir des mots. De la peur qu’ils peuvent inspirer, qu’importe son rang social, qu’importe sa foi ou son métier.
Alors n’oubliez pas, jeunes sorciers et sorcières : les mots ne sont pas là que pour permettre de communiquer, mais pour nous faire ressentir à tous d’imperceptibles liens.

