Par Matka_Omen le 31 oct. 2022, 19h36

Bienvenue, chers lecteurs, dans la chronique culturelle de la VIPère ! Chaque mois, explorons ensemble un motif, une œuvre, un.e artiste, ou un courant, en rapport avec les valeurs, l'histoire ou les attributs de Serpentard. Pour Halloween, je vous propose de découvrir… le memento mori !
Memento mori : késako ?
Il s'agit d'une locution latine signifiant : « Souviens-toi que tu meurs. », et parfois traduite par « Souviens-toi que tu vas mourir. » Son origine remonte à la Rome Antique, où un général triomphant était accompagné par un esclave, chargé de lui rappeler qu'il n'était qu'un mortel - le succès d'un jour ne dure qu'un jour, et nous sommes tous égaux face à la mort. Ce thème s'illustre par exemple dans cette mosaïque, retrouvée sur une table de jardin à Pompéi (une ville qui, ironiquement, illustre bien le message du memento mori).

Memento mori, mosaïque romaine. Musée archéologique de Naples.
(Actuellement exposée au Louvre pour l'exposition Les Choses)
On y retrouve de multiples symboles du memento mori : la balance qui met en équilibre les attributs des riches (à gauche) et des pauvres (à droite), la roue de la fortune qui peut à tout moment faire basculer notre vie, surmontée d'un papillon représentant l'âme qui s'envolera le jour de la mort… Mais surtout, surtout, le crâne, symbole artistique du memento mori par excellence, et qui a été décliné dans de nombreux tableaux. Sa version la plus célèbre se trouve peut-être dans le tableau Les Ambassadeurs, de Hans Holbein, qui dissimule un crâne qui ne peut être vu qu'en regardant le tableau de côté - comme pour garder la mort dans un coin de l'œil…

Les Ambassadeurs - Hans Holbein, huile sur bois. National Gallery.
(Capture d'écran Wikipédia pour illustrer l'anamorphose)
Avec le développement du christianisme, le memento mori gagne en importance et se double d'une fonction moralisatrice : s'il rappelle la finalité de la vie, il dénonce surtout ses excès. En effet, que sont les éphémères plaisirs terrestres face à la grandeur de la vie éternelle ? On associe alors souvent au momento mori le concept de vanité, des natures mortes où les objets représentés soulignent la vacuité des passions humaines. On retrouve ainsi des symboles d'argent, de luxure, de puissance ou de loisir, mis en opposition avec un rappel du temps qui passe (un crâne, un sablier ou une bougie par exemple). Un de mes symboles préférés de vanité est la tulipe, dont l'usage fait référence au premier « crash boursier » de l'Histoire, suite à une spéculation démesurée autour des bulbes de tulipes au XVIIème siècle.
Et Serpentard dans tout ça ?
Il n'y a pas besoin de chercher très loin pour trouver, dans l'histoire de la maison, un crâne devenu pour tous un symbole de la mort, un memento mori sorcier, en quelques sortes. La Marque des Ténèbres, ça vous parle ?

Marque des Ténèbres - Wiki Harry Potter
Symbole de Voldemort, gravée sur le bras de ses fidèles Mangemorts et invoquée au-dessus de chaque scène de crime pour inspirer la terreur, la Marque des Ténèbres est devenue, pendant la première guerre des sorciers, un rappel que la mort pouvait survenir à chaque instant, tant pour la population générale, qui pouvait être victime d'une attaque, que pour les serviteurs du Seigneur des Ténèbres eux-mêmes, à la merci de leur charismatique dirigeant.
Et si ce symbole est devenu, pour beaucoup, une raison de se terrer chez eux, de vivre leur vie à demi, presque suspendus dans l'attente de cette mort qui pouvait survenir à tout moment, il y a également eu la réaction inverse pour de nombreux sorciers : puisqu'on peut mourir demain, profitons de chaque instant ; puisqu'on peut mourir demain, lançons-nous sans hésiter ; puisqu'on peut mourir demain, vivons. On peut par exemple penser au mariage de Molly Prewett et Arthur Weasley, dès leur sortie de Poudlard (ou à celui de Bill Weasley et Fleur Delacour), mais aussi, évidemment, à la boutique de Fred et George Weasley, dont les farces et attrapes ont égayé les jours sombres de la guerre pour des centaines de sorciers.
Cet aspect du momento mori, très loin de l'interprétation chrétienne qui appelait, au contraire, à la plus sobre piété, se retrouve dans une autre locution latine : carpe diem (« cueille le jour ). Rendue célèbre par Le Cercle des Poètes disparus, cette phrase invite chacun d'entre nous à vivre, non pas dans l'excès, mais dans la joie, dans l'appréciation de ce que l'on a, de ce dont on jouit. Etonnamment, on peut, sur ce point, rapprocher la Marque des Ténèbres du Jolly Roger : pour les navires marchands, le pavillon noir à tête de mort symbolisait une attaque imminente, la possibilité de passer soudainement de vie à trépas ; mais pour les pirates, ce memento mori invitait plutôt à profiter de la vie tant qu'ils le pouvaient. De la même manière, la Marque des Ténèbres représentait à la fois une attaque violente et une incitation à vivre.
Si j'aime autant le motif du memento mori, c'est justement parce qu'il a eu ces mille interprétations au fil de l'Histoire et des croyances. La perspective de la mort est un thème récurrent en philosophie, mais la façon qu'a chacun de l'aborder est très personnelle. Nous mourrons tous un jour, c'est un fait (sauf si vous avez un Horcruxe, mais on ne recommande pas vraiment la pratique, c'est pas très très légal). Mais que vous inspire ce fait ? Pour certains, cela peut être une idée accablante : peu importe ce que nous pouvons accomplir, nous redeviendrons tous poussière, alors à quoi bon ? Pour d'autres, c'est au contraire une aspiration : puisque la mort peut survenir demain, je ne dois pas regretter aujourd'hui, et vivre chaque instant avec intensité et joie. D'aucuns diront également que la vie terrestre n'est qu'une parenthèse dont le seul but est de nous préparer à la vie éternelle : la mort arrivera, soyons prêt quand elle viendra.
Personnellement, le memento mori est pour moi un apaisement : quelles sont les choses vraiment importantes pour moi ? Toute l'énergie que je peux investir aujourd'hui, dois-je la mettre dans des instants de conflit, de tristesse, de rage ? J'essaye de vivre chaque émotion à fond, mais de ne retenir que celles qui me grandissent. J'essaye de me nourrir de toutes mes expériences, d'apprendre et de découvrir toujours plus de choses. J'essaye de prendre des instants pour moi, pour faire le point sur ma vie, sur ce qui me tient à cœur, sur ce que je veux et ne veux pas pour mon avenir. C'est peut-être là mon ambition la plus chère : avoir la vie qui m'apportera le plus de satisfaction, le plus de sourires, le plus de souvenirs.
Et vous, que vous inspire le memento mori ?
Article rédigé et illustré par Matka Omen